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Deux semaines hors du temps (2/2)

Mercredi 2 – Vendredi 11 octobre : la reconquête

Mercredi, je me réveille. Dans le gaz complet. Je n’ai pas le droit de me lever avant la fin de la matinée. Et encore sous escorte. Une infirmière de chaque côté. J’ai l’impression d’avoir 85 ans. Mais mon objectif est clair : retrouver mes enfants au plus vite. C’est en fauteuil roulant que j’irai voir Leïa dans sa petite boîte. Les larmes montent une nouvelle fois. Je n’aurais pas à descendre en néonat pour voir Luke. C’est lui qui nous rejoint en début d’après-midi. Mon homme est là. Nous voici tous les quatre réunis… Pour la première fois. 24 heures environ après l’accouchement. Bien-sûr il y a le manque d’intimité dans cette salle où six familles se côtoient, les berceaux les uns à côté des autres, avec les infirmières puéricultrices en veille sur les soins à apporter aux petits. Bien sûr, il y a les fils des scops, la sonde gastrique de Luke et la couveuse de Leïa qui nous empêchent de les serrer fort dans nos bras mais ce n’est pas grave : nous sommes ensemble. Bientôt il me faut retrouver ma chambre à l’autre bout du couloir. L’anesthésiste m’avait prévenue : « aujourd’hui vous ne vous levez qu’une demi-heure ». Je suis allée bien au-delà…

Ce couloir blanc d’hôpital avec ses néons blafards symbolise tout ce que j’ai mal vécu dans ce séjour. L’écartèlement entre la nécessité vitale de m’occuper de les enfants et le besoin absolu de me reposer, de prendre des forces et de penser à moi… Pour pouvoir aussi être le mieux (et le plus) possible auprès d’eux. Un dilemme impossible.

Jeudi 3 : une question m’obsède : comment mes enfants peuvent-ils savoir que je suis leur mère alors que je ne les ai vus que quelques heures depuis leur naissance ? Comment me distinguent-ils des infirmières puéricultrices ? Je décide alors de les mettre au sein. Un peu tard pour commencer l’allaitement mais tant pis, j’en ai besoin et j’imagine qu’eux aussi. De toutes façons, avant je n’en étais pas capable. Comme il faut qu’ils prennent des forces, ils ont quoi qu’il arrive des biberons. Au final, je n’aurais jamais beaucoup de lait mais là encore, c’était un passage important pour nous trois.

Vendredi 4 : je passe toute ma journée à l’unité prémas, je n’y vais pas la nuit pour récupérer le plus de forces possibles. J’apprends beaucoup au contact des infirmières puéricultrices. Elles me font part de leurs astuces quand Leïa ne veut pas manger ou Luke ne veut pas dormir. La plupart sont d’une incroyable humanité… Mais certaines, comme partout, se permettent des réflexions déplacées. J’aurais le droit à un « il est temps de les mettre au sein » ou « il faudra bien que vous vous en occupiez la nuit » qui renforcent ma culpabilité déjà bien présente. Là encore, tout est dans l’ambivalence. J’ai à la fois l’impression agréable d’apprendre en accéléré les gestes essentielles pour les premières semaines de vie de mes bébés et celle désagréable (et en grande partie erronée) qu’on ne me laissera pas partir tant qu’on ne m’aura pas délivré le brevet de « bonne mère ».

Samedi 5 : Leïa hurle dès qu’elle est dans sa couveuse. Devant son énergie, l’équipe médicale décide de l’en sortir et de la mettre à côté de son frère dans le même berceau. Instantanément, ses cris cessent. C’est magique de les voir se toucher, se sentir, s’apprivoiser… Et se mettre des petits coups de poings dans la figure aussi. Je suis déjà fan de mes enfants.

Dimanche 6 : je parcours le couloir au moins dix fois plus vite que mercredi. Incroyable cette puissance du corps. Les journées se rythment entre les biberons des petits et mes soins à moi. Trois fois par jour, on me prend la tension toutes les cinq minutes pendant une demi-heure. J’ai ce dynamap en horreur. Sans compter les prises de sang, forcément à 6 heures du mat´, la perfusion de fer qui se terminent à minuit. Je me sens très bien suivie mais j’enrage de laisser mes enfants à l’autre bout du couloir pour finalement si peu de repos.

Lundi 7 : le pédiatre confirme une date de sortie : vendredi… Si tout va bien… Mais je suis confiante : chaque jour voit son lot de progrès. Leïa n’est plus en couveuse, Luke n’a plus de sonde gastrique et ce lundi, on débranche leurs scops. Ils ne sont plus reliés à aucune machine. Libres !

De mon côté, en revanche, je me sens de plus en plus en prison. Dix jours que je ne suis pas sortie… Mon rêve le plus fou : aller chercher mon pain à la boulangerie. Nous avons demandé à nos proches de ne pas venir nous rendre visite. Nous aimerions plus que tout leur présenter nos enfants mais l’unité prémas n’est accessible qu’à a mon homme et moi… Une décision qui renforce ce sentiment d’isolement. Je développe alors un baby blues étrange : le baby blues de 19 h, l’heure d’arrivée du plateau repas. Mon homme me retrouve généralement en pleurs après sa journée de travail. Deux soirs plus tard, il a compris et débarque systématiquement avec une boîte de kleenex.

Mardi 8 : j’ai le droit d’amener les petits dans ma chambre pour quelques heures. Premiers moments d’intimité. Je passe l’après-midi à les regarder dormir. C’est fou comme un bébé fait des bruits pendant son sommeil. C’est dingue comme les regarder m’apaise.

Mercredi 9 : Luke et Leïa font désormais avec moi l’aller-retour entre ma chambre et l’unité prémas. Nous sommes prêts pour la sortie.

Jeudi 10 : il reste encore un examen à faire avant de rentrer chez nous. Une échographie du cerveau pour Leïa. Un examen de routine pour les bébés de moins de deux kilos à la naissance. Mais tout de suite, ça fait peur. Mon infirmière puéricultrice préférée nous propose de nous accompagner pendant qu’une autre gardera Luke. Nous voilà parties dans le dédale de l’hôpital. Quand je vois ma si petite choupette allongée sur ce grand lit à côté du moniteur d’échographie, mon cœur se serre. C’est à ce moment précis que j’en prends conscience : je suis maman. Les minutes me paraissent bien bien longues avant d’entendre un « tout est normal » salvateur.

Vendredi 11 : bonnets, gilets, couvertures polaires… On pourrait penser que les petits partent au ski… J’ai tellement peur qu’ils aient froids pour leur première découverte du grand monde. Je suis si heureuse de rentrer à la maison. Tous les quatre. Je mesure notre chance. Au revoir l’hôpital. Je suis en larmes dans l’ascenseur. En route vers notre nouvelle vie. Nous sortons du purgatoire. Vive le paradis !

Edit : j’ai tenu mon non engagement : un billet avant la fin de la semaine !!! 😉

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23 réflexions au sujet de « Deux semaines hors du temps (2/2) »

  1. C’est beau, dures quand même toutes le étapes que tu as vécues, mais c’est beau, et tu es fortes, vous êtes au top!
    Tous les quatre! 🙂

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  2. j’ai decouvert ton blog il y a peu et je le dévore ! en janvier j’ai aussi mis au monde 2 crevettes, nées le 8/01 nous sommes sorties le 20/02 et ce billet particulièrement me parle et m’émeut, ce que tu décris des puer, cette sensation d’etre coupé en 2 et cette libération de la sortie……allez j’essuie la larme qui coule et file lire la suite 🙂 bravo à vous !

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  3. Et bien voilà ! Encore une petite larme d’émotion à la lecture de ce billet ! En tout cas et encore une fois très heureuse pour vous quatre. Comment va la vie maintenant à la maison ? J’espère que tout se passe pour le mieux et que tout le monde trouve ses marques ! Plein d’ondes positives pour cette chouette petite famille !

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  4. Merci encore de partager tous ces moments, toutes ces émotions avec nous… Je suis en larmes… une fois de plus!
    Je suis tellement heureuse pour vous 4!

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  5. Toutes mes félicitations pour la naissance des poussins! maman de jumeaux (un garçon et une fille, comme toi), j’ai eu exactement la même expérience, à cela près que seul mon fils était en néonat (super pour la culpabilité…). J’ai cru être en prison et j’avais pourtant peur de retourner à la maison tellement je craignais pour mes enfants (pourtant nés à terme mais mon fils est né beaucoup plus petit). Mais tu verras, une fois rentrés, c’est comme si tout devenait naturel et tellement simple.
    Encore bravo et bon retour à vous tous!

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  6. C’est étrange comme nous vivons chacune les expériences différemment. Je comprend parfaitement ta crainte quand tu dis « me reconnaissent ils comme étant leur maman. » Je me suis dis la même chose pendant des semaines… Par contre j’ai apprécié mes 10 jours à la mater… coupée du monde… de rares visites. Etre entourée de mon mari et ma fille, comme dans un cocon. Beaucoup de professionnels prévenants (certaines très BIP aussi, heureusement bien moins nombreuses!) Moi j’ai redouté ma sortie de la bulle…

    Je vous souhaite beaucoup de bonheur ! 🙂

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  7. Merci pour ces nouvelles. Je te lis depuis longtemps, avec plaisir et émotion. C’est la première fois que je te laisse un message, pour te souhaiter, vous souhaiter, beaucoup de bonheur ensemble à tous les quatre. Merci de nous avoir fait partager tout cela.

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  8. On est toujours impatients d’avoir de vos nouvelles, mais on comprend tellement que la vie avec tes trésors ne te laisse plus autant de temps et c’est tant mieux. Se retrouver enfin tous les 4 c’est que du bonheur si mérité après le séjour a la maternité ou les émotions si multiples se bousculaient en vous. Plein de bisous

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  9. J’ai souvent pensé à toi… Ma chambre était a quelques pas de l’unité kangourou… Ça a du être bien rude… Avec du recul je me rends compte que j’ai très bien vécu l’accouchement mais que les suites de couches ont été pénibles.
    Les puéricultrices culpabilisantes, j’ai connu…
    C’est derrière nous et c’est le plus important.
    Ps: tu n’as pas fini de pleurer en regardant tes merveilles! Bisous

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  10. c est beau, c est magique….Plein de bonheur, bon au moins la nuit maintenant tu es rôdée!!!! ils ont dû bien pousser depuis la sortie!!!! bisous à vous 4

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  11. Yes bravo bravo bravo !!! Vive les jedis!!!
    Et la remarque «  »il faudra bien que vous vous en occupiez la nuit » ,non mais j’hallucine!! Elle sait ce que c’est les dynamap toutes les demi-heures, les prises de sang à 6h du mat’, la fatigue de la césarienne, de l’émotion, et bien plus encore??? C’est bien à ça aussi que ça sert la maternité après l’accouchement!!! A te reposer autant que possible avant le grand saut!!! Heureusement qu’elles sont peu à être comme ça.
    Et sinon tu continues l’allaitement au sein à la maison ?
    En tout cas tout a l’air de bien se passer je suis très heureuse pour toi !
    bises à toi et tes invincibles jedis 🙂

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  12. bravo… pour l’article avant la fin de semaine, et pour ces deux adorables trésors!
    je vous souhaite à tous 4 des tonnes et des tonnes de bonnes choses…
    tu vas voir, Noël cette année va avoir un gout tout neuf…

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